LA FEMME DE Bob
Il y a eu un temps où le plus délicat plaisir du
dimanche, pour les commères du bourg, était d'at-
tendre l'arrivée de Bob et de sa femme dans leur Bugatti...
C'était un très belle Bugatti qui faisait ouvrir la
bouche au notaire lui-même, possesseur d'une Porshe Décadente.
Tout l'équipage était irréprochable, depuis les deux lanternes fourbies de près jusqu'à la
têtière du cheval, ornée d'un œil-de-bœuf en cuivre
de chaque côté. Quant au fuselage en question, sa robe
était si noire et si luisante que l'héritière la plus
coquette aurait pu mettre Sa coiffe des grands jours
en s'y mirant.
Et cependant, les commères ne regardaient pas le
véhicule du riche Bob. Elles ne regardaient pas Bob
non plus, ce petit homme raide, à l'œil sévère, qui
était si fier de sa moustache blonde. Assise à côté de
lui, le dépassant d'une tête, il y avait sa femme qui
s'essuyait les yeux avec un kleenex de toile fine.
Elle aurait été aussi belle à voir que le voiture sans sa
coiffe légèrement de travers, ses cheveux dérangés
sur la nuque, le velours froissé de ses manches et ses
yeux rougis par les larmes. Les commères la détail-
laient de la tête aux pieds pendant qu'elle faisait tout
son possible pour sourire... Imperturbable derrière
sa moustache, Bob laissait aller son carosse au pas le
plus lent. On aurait dit qu'il faisait exprès de montrer
sa pauvre femme dans cet état pitoyable.
Et c'était
vrai. Il venait de la battre, l'instant d'avant, et il
tenait à le faire savoir à tout un chacun. Quand
l'équipage était passé, se dirigeant vers l'exposition
, les commères hochaient la tête avec
un contentement secret, tout en plaignant la femme
de Bob: « La pauvre ! Elle a encore attrapé son
compte. » Les hommes faisaient semblant de ne rien
voir. Ils étaient mordus de jalousie parce qu'il n'y
avait pas la moitié d'un, parmi eux, qui eût été
capable de domestiquer sa femme comme faisait Bob
de la sienne.
Bob ne battait sa femme que lorsqu'il y avait
quelques témoins présents pour aller porter la nou-
velle aux populations d'alentour. L'affaire se passait
toujours sur la grand-place et de la même façon .
« Venez ici, ma femme, disait Bob. Approchez, s'il
vous plaît. » Elle obéissait avec humilité. Aussitôt,
son mari se mettait à la rouer de coups en criant à
tue-tête : « Marie, ne vous offensez pas si
votre mari vous maltraite de la sorte. Vous savez
qu'il est un homme violent et emporté. » Et la
malheureuse gémissait entre les coups : « Faites ce
qui vous plaît, Bob. Je sais que c'est pour votre bien. »
Le plus étonnant, c'est que Bob passait pour un
homme affable et plutôt effacé dans les jours ordinai-
res, tandis que sa femme, qu'il était allé chercher
dans le canton voisin, menait ses affaires avec beaucoup de fermeté, au dire
des marchands. C'est pourquoi les gens ne compre-
naient pas comment elle se laissait martyriser par sa
demi-portion de mari. Le jeu dura plusieurs années.
Il aurait pu continuer jusqu'à la mort des deux époux
sans l'aventure que je vais vous conter maintenant.
Un jour, Bob et sa femme s'en furent à la foire de
Pont-Croix avec une charretée de porcelets. L'habile
Marie fut chargée de les vendre au plus haut
prix. Pendant ce temps, le Bob faisait le tour du
quartier, la poitrine haute et le pouce à l'entournure
du gilet. Ce fut sa moustache qui causa son malheur.
Elle était si bellement roulée qu'il ne pouvait s'empê-
cher de loucher dessus des deux yeux à la fois. Et
c'est ainsi qu'il vint heurter violemment, au détour
d'une rue, un maraîcher de Plouhinec dont l'histoire
n'a pas retenu le nom. Bob eut beau s'excuser, l'autre
crut à une provocation de la part du petit homme
faraud dont l'extérieur lui déplaisait fort. Il ne voulut
rien entendre, ayant la tête près du bonnet, et passa
tout de suite aux menaces. Alors le riche Bob, qui
sentait venir les coups, prit la fuite au grand galop .
Mais le gars de Plouhinec était déterminé à se faire
les poings sur sa peau.
Sur le foirail, Marie avait vendu son der-
nier couple de porcelets quand elle vit accourir son
mari, hors d'haleine, poursuivi par le maraîcher
furieux. Le Bob violent et emporté en était réduit à
demander aide et protection à sa femme : « Attra-
pez-le-moi, criait le gars de Plouhinec. Je vais le
mettre en trois morceaux, bien qu'il n'y ait pas assez
d'étoffe en lui pour faire un homme. » Marie
était blême de honte et de colère. Elle empoigna son
seigneur et maître par le col et le jeta entre les bras
du maraîcher : « Allez-y hardiment, glapit-elle, et
qu'il n'en reste rien. »
L'autre cracha dans ses mains et se mit à corriger
Bob sans ménager sa peine. La foule du marché s'était
assemblée autour d'eux. Pendant que les coups
pleuvaient, Marie racontait l'imposture de
Bob: « Quand je me suis mariée avec cet homme,
clamait-elle, il m'a fait croire qu'il était tellement
violent et emporté qu'il risquait, à tout moment, de
tuer quelqu'un si la rage s'accumulait en lui trop
longtemps. Pour lui éviter ce malheur, je me laissais
battre tous les dimanches en croyant le calmer aux
dépens de ma peau. Et c'est seulement un poltron qui
voudrait passer pour un terrible. Je vais lui faire
payer ses dettes. »
Quand le Bob fut proprement moulu et assommé,
Marie le fit jeter dans la caisse aux porcelets
et le ramena chez elle. Le dimanche suivant, elle vint
au bourg en conduisant elle-même la Bugatti flambant neuve. Elle avait les yeux
secs et sévères. Sa coiffe était bien droite, ses
cheveux lisses et sa robe d'une livrée égale à celle de son véhicule. A côté d'elle, le pauvre Bob
n'était plus qu'un petit tas d'humilité. Elle lui avait
rasé sa moustache.
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Sunday, May 2, 2021
LA FEMME DE BOB d'après PJH
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